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Publié par Michel Bouffioux

La question de la restitution se pose aussi à propos des statuettes volées par Storms et ses mercenaires.  Elles font aujourd'hui partie des collections du Musée Royal de l'Afrique centrale (MRAC) à Tervuren.Tout en convenant d’un certain malaise par rapport aux circonstances de ces "collectes", le directeur de cette institution scientifique fédérale, Guido Gryseels, n’y est pas favorable. Il préférerait développer des collaborations avec des musées de pays africains débouchant sur des prêts à long terme, pour autant que les conditions de conservation soient optimales. Il nous dit aussi que la nouvelle exposition permanente du MRAC qui ouvrira ses portes au public avant la fin de cette année comportera un local spécifiquement dédié à l’origine des collections : "On abordera le passé colonial en prenant clairement distance par rapport à celui-ci en tant que système. Nous n’éprouvons aucune sympathie pour la façon choquante dont certaines collections ont été acquises par l’action de militaires, par le recours à la violence"

Entretien : Michel Bouffioux.

Guido Gryseels, directeur du Musée royal de l'Afrique centrale à Tervuren (Photo : Michel Bouffioux)

Guido Gryseels, directeur du Musée royal de l'Afrique centrale à Tervuren (Photo : Michel Bouffioux)

Dans les années ’30, plusieurs objets « collectés » par Emile Storms lors de son expédition dans les environs du lac Tanganyika ont été donnés à votre institution par son épouse. Votre musée a-t-il conservé la totalité de cette collection ?

Guido Gryseels : Oui, nous avons tout conservé, à l’exception des crânes qui faisait partie de la collection d’anthropologie physique, laquelle a été transférée en 1964 à l’Institut Royal des Sciences Naturelles de Belgique.

Vu les circonstances violentes dans lesquelles elles ont été collectées, la conservation par le MRAC des statuettes léguées par la veuve de Storms vous inspire-t-elle un certain malaise ?

Évidemment ! On peut regarder le colonialisme en Afrique avec les yeux de l’époque mais si on le regarde avec des yeux d’aujourd’hui, on ne peut que s’en distancier. On ne peut que se distancier de ce système qui consistait à administrer un pays à 8.000 kilomètres d’ici en ayant recours à des militaires, à la force et à la violence ; On ne peut que prendre distance par rapport à un système raciste qui préconisait la supériorité des Européens sur les Africains et enfin, par rapport à l’exploitation qui a été faite des richesses au profit du capitalisme. Donc clairement, nous n’éprouvons aucune sympathie pour la façon choquante dont certaines collections ont été acquises par l’action de militaires, par le recours à la violence.

Le malaise que vous évoquez existe bel et bien. Et je dois vous dire que je suis heureux que le président Macron a récemment ouvert le débat sur le patrimoine culturel issue des colonies qui se trouve actuellement en Europe. C’est une véritable problématique mais il n’y a pas de réponse simple. Affirmer que l’on va tout restituer en quelques années, c’est un peu simpliste, mais il y a une ouverture pour discuter, pour examiner les options envisageables. C’est le moment du débat. Cela dit, des cas comme celui de la collection « Storms » sont tout de même extrêmes. Beaucoup d’objets sont aussi arrivés dans notre institution par des voies plus « normales », par les biais de fonctionnaires, de scientifiques. Et surtout par celui de ces missionnaires qui furent les premiers anthropologues en Afrique. Ils parlaient les langues locales, ils s’intéressaient vraiment aux populations, à leur culture. Outre les objets qu’ils ont rapportés, ils nous ont fourni une documentation très importante. Bien sûr, cela s’est aussi fait dans un cadre colonial, c’est une évidence que l’on ne peut contourner.

Le MRAC est en pleine rénovation. Dans sa nouvelle mouture, les circonstances violentes dans lesquels certaines collections – comme celle de Storms – ont été acquises seront-elles clairement explicitées à vos visiteurs ?

Absolument. Et pour décrire cette violence, on aura notamment recours à certains textes écrits pendant l’époque coloniale.

La volonté de ne pas préciser les circonstances de la collecte a été très forte au sein de votre institution. Par exemple, l’anthropologue américain Allen Roberts nous a confié l’anecdote suivante : au milieu des années ’80, il a organisé une exposition itinérante intitulée "The Rising of a New Moon : A Century of Tabwa Art". Il avait notamment reçu en prêt la statue de Lusinga faisant partie de la collection Storms. Les circonstances violentes de sa collecte étaient clairement précisées dans les versions américaines de l’expo… Mais quand celle-ci est passée par le MRAC, les étiquettes ont été changées pour ne plus rien dire des procédés utilisés par Storms…

Cela appartient au passé. Depuis le début des années’2000, notre musée a profondément changé. Grâce à notre ancien collaborateur Boris Wastiau (ndlr : l’actuel directeur du Musée d’Ethnographie de Genève), on a commencé à interroger l’origine de nos collections. Au moment de mon arrivée à la tête de l’institution en 2001, on a posé le constat que l’exposition permanente du MRAC reflétait un regard sur l’Afrique qui datait encore des années ’50, soit une manière de voir antérieure à la décolonisation ! On a donc créé un groupe de travail pour repenser l’exposition permanente ; pour évoquer l’Afrique contemporaine mais aussi pour poser un nouveau regard sur l’époque coloniale.

C’est dans ce cadre que, depuis 15 ans, on a développé une collaboration structurelle, un dialogue, avec la communauté africaine au travers d’un comité incluant des représentants élus de la diaspora africaine en Belgique. Dès 2003, on a fait des petites expositions sous le titre « La parole aux Africains » mais ma première priorité était d’organiser une grande exposition sur le passé colonial. Ainsi, en 2005, le MRAC a proposé « La Mémoire du Congo, notre passé colonial », un évènement où, pour la première fois, nous proposions un regard critique sur cette période de notre histoire ; pendant longtemps, nous sommes restés le seul musée européen à proposer une telle démarche. L’année passée, il y a eu une expo du même type à Berlin, consacrée celle-là au colonialisme allemand. En 2010, on a aussi fait une expo sur l’indépendance du Congo vue au travers du regard africain. En outre, on a créé une nouvelle salle d’histoire avec la collaboration d’associations africaines.

Ces étapes ont préparé la nouvelle exposition permanente qui ouvrira ses portes au public avant la fin de cette année laquelle comportera un endroit spécifiquement dédié à l’origine de nos collections, et une salle sur les diasporas africaines en Belgique conçue par eux-mêmes. En plus des thèmes relatifs à la société, aux ressources, à la biodiversité, on abordera aussi le passé colonial en prenant clairement distance par rapport à celui-ci en tant que système. Cela n’exclut pas le fait qu’il y a eu aussi des individus qui ont fait du bon travail durant cette époque. Prenons l’exemple d’un médecin qui est allé dans la brousse pendant 30 ans pour vacciner, aider des femmes à accoucher, construire des hôpitaux, on ne peut pas dire que c’était un raciste !

En ce qui concerne les statuettes de la collection Storms, la nouvelle exposition permanente du MRAC mentionnera donc clairement les circonstances violentes de leur « collecte » ?

Absolument. Je viens encore de relire les textes qui vont être utilisés et ce sera bien le cas ! On sera sans tabou à ce propos, je le garantis.

Pensez-vous qu’un jour ces statuettes reviendront en Afrique ? Sur le principe, êtes-vous d’accord avec l’idée d’une restitution ?

D’une manière générale, je poserai d’abord le constat qu’il n’est pas normal que tellement d’éléments appartenant au patrimoine culturel africain se trouvent en Europe. Pour autant, il me semble exclu que l’on puisse procéder à des restitutions du jour au lendemain. Les musées congolais ne sont pas prêts. On veut néanmoins assurer un accès complet à nos ressources aux chercheurs africains. Par ailleurs, nous collaborons avec plusieurs musées africains -au Congo, au Rwanda, au Sénégal- pour leur permettre de mieux conserver et valoriser les collections dont ils disposent. Car il y a aussi beaucoup de biens culturels en Afrique mais un certain nombre d’entre eux sont en péril en raison de mauvaises conditions de conservation. Une autre priorité est la digitalisation de nos collections afin de le rendre plus facilement accessibles et notamment depuis l’Afrique. Cela concerne des photos, des films et d’innombrables documents écrits. Depuis 2010, toute une série de films ont déjà été copiés et ce patrimoine a été transféré au Congo, au Rwanda et au Burundi.

Mais on ne peut pas digitaliser des statuettes…

Quand il y aura une capacité de conserver ces objets dans les pays africains, je serai tout à fait ouvert à une discussion, à l’organisation d’exposition itinérantes, à de la cogestion, à la restitution de doubles.

En 1886, Emile Storms fit photographié les statuettes volées lors de ses expéditions punitives dans la perspective d'un exposé devant la Société d'Anthropologie de Bruxelles.

En 1886, Emile Storms fit photographié les statuettes volées lors de ses expéditions punitives dans la perspective d'un exposé devant la Société d'Anthropologie de Bruxelles.

Quant à une restitution intégrale ?

Je ne suis pas partisan d’un retour de l’intégralité de nos collections. D’ailleurs les pays africains ne sont pas demandeurs. Je précise qu’il n’y a jamais eu de demande pour des pièces archéologiques mais plutôt pour des éléments qui ont une valeur marchande. De plus, on a eu une mauvaise expérience dans les années ’70. On a restitué au régime de Mobutu plus de 100 pièces. Nombre d’entre elles ont ensuite été volées pour se retrouver sur le marché privé. Cela dit, si un pays africain devait ouvrir un musée national avec de bonne conditions de conservation et de sécurité, je pense qu’on pourrait discuter du retour d’un certain nombre de chef d’œuvre qui peuvent présenter une grande valeur symbolique.

A votre sens, c’est donc la capacité à bien conserver qui fait obstacle ?

Absolument. Il y a 50 ans, les musées asiatiques posaient des questions du même type mais ce n’est plus le cas aujourd’hui : en Indonésie, à Singapour, en Malaisie, les autorités locales ont investi, modernisé, sécurisé. Cela a ouvert un nouveau champ de collaboration très étendu avec les musées européens. C’est dans ce sens-là qu’il faut se diriger en Afrique. Notre musée conserve essentiellement des objets venus du Congo et pour l’heure, on ne peut nier que la situation de ce pays est catastrophique ; plus rien ne fonctionne, il y a d’énormes problèmes de gouvernance. Dans ces conditions, même les Congolais ne sont pas demandeurs d’une restitution et personne de sensé ne pourrait l’être !

Mais si un jour cette situation évoluait favorablement et qu’un musée congolais proposait enfin de bonnes conditions de conservation ?

Dans ce cas, je dirais : pourquoi pas des expositions itinérantes ? La restitution totale est une chose très complexe à organiser et elle n’est d’ailleurs pas de mon ressort. Il faudrait que ce soit le fruit d’un travail législatif car, juridiquement, ces collections appartiennent à l’Etat belge.

En sus de ces considérations juridiques, il y aussi des principes moraux et éthiques : est-ce que ces objets nous appartiennent ?

C’est une bonne question. On pourrait aussi en poser une autre : n’est-ce pas un patrimoine international qui appartient à l’humanité ? En principe, je le répète, je ne suis pas partisan d’un retour de l’ensemble de nos collections. Je n’en vois pas l’intérêt. De plus, à ce jour, il n’y a pas eu de demande formulée en ce sens. Par contre, je suis ouvert au prêt de certains objets et même au retour de certains objets spécifiques pour autant que les conditions de bonne conservation et de sécurité existent. En outre, je suis tout à fait partisan d’un large dialogue sur l’avenir du patrimoine africain qui se trouve en Belgique et en Europe.

Votre position est donc d’estimer que, dans la situation actuelle, si l’on est attaché à la conservation de ce patrimoine, il vaut mieux qu’il demeure en Belgique ?

Tout à fait, c’est en effet la situation actuelle. Mais les choses peuvent évoluer. Au Sénégal, au Nigéria, au Kenya, ailleurs encore en Afrique, on commence à développer des musées qui permettent de bonnes conditions de conservation. Cela ouvre évidemment beaucoup plus de perspectives en termes d’échanges, de retour, de dialogue concret. Bien que ces dossiers ne soient jamais faciles : on l’a vu avec le cas du Bénin et du Nigéria. Plusieurs musées européens étaient prêts à restituer des pièces pour un terme de six mois. Mais ces pays demandent un retour total et inconditionnel de ces collections. Il faut souligner que l’on parle beaucoup de certains pays africains en ce moment alors que ces questions de restitution se posent partout dans le monde. Il y a des éléments du patrimoine culturel de pays comme la Grèce, l’Egypte ou l’Italie qui se trouvent dans différents musées européens et, dans ces cas également, les négociations n’avancent pas beaucoup.

Peut-être qu’il faudrait inventer un musée itinérant à statut international ?

Quelque chose de ce genre est en train de naître au Sénégal. Ils ont construit un nouveau musée de la civilisation noire qui a pour vocation de montrer des pièces venant de toutes les régions africaines. Leurs bâtiments sont prêts, des experts internationaux vont se réunir bientôt à propos de ce projet, l’Unesco va s’impliquer. L’idée d’une exposition internationale itinérante est une bonne piste mais il faudrait créer aussi un musée du colonialisme européen pour bien expliquer tous les mécanismes de ce système.

En 1886, Emile Storms fit photographié les statuettes volées lors de ses expéditions punitives dans la perspective d'un exposé devant la Société d'Anthropologie de Bruxelles.

En 1886, Emile Storms fit photographié les statuettes volées lors de ses expéditions punitives dans la perspective d'un exposé devant la Société d'Anthropologie de Bruxelles.

Cette explication ne sera-t-elle pas déjà donnée par la nouvelle mouture du Musée royal de l’Afrique centrale ?

Oui, bien entendu. Et il faut savoir que l’on travaille déjà en ce sens depuis plusieurs années avec de nombreuses écoles. On explique le colonialisme et la décolonisation aux enfants. On a même développé un livre et un dvd pour les professeurs d’histoire.

A son origine, votre musée était un outil de propagande pour le colonialisme. Diriez-vous qu’aujourd’hui, il a une mission exactement inverse ?

Absolument. Je dois cependant reconnaître que c’est le fruit d’une longue évolution. Au sein de l’institution, il a fallu aussi à ce que nous nous questionnions, que se produise, en quelque sorte, une décolonisation des esprits. A titre personnel, j’ajouterais que mes nombreuses rencontres avec des collègues africains m’ont ouvert les yeux sur beaucoup de choses. Ils m’ont appris à regarder certains objets différemment. Prenez par exemple ces photos et cartes postales qui, sans que nous nous en rendions compte, reflètent un point de vue exclusivement européen sur les africains. Si on ne rend pas compte de cela, on entretient des préjugés. Dans cet ordre d’idée, dans le nouveau musée, nous avons prévu de créer une salle où l’on racontera l’histoire de la civilisation en Afrique avant l’arrivée des Européens. C’est un aspect important alors qu’il y a des idées reçues – du genre, rien n’existait avant Stanley- qui ont la vie dure.

Ne serait-il pas souhaitable que de nouvelles explorations soient désormais menées au Congo, non plus pour y conquérir des terres et des richesses, mais afin d’y découvrir des descendants d’une ou (de) personne(s) qui étai(en)t les propriétaires légitimes des objets « collectés » par Storms ?

On l’a fait. Notre chercheur Marteen Couttenier s’est rendu au Congo avec l’artiste Samy Balodji. Une historienne mène actuellement le même genre de recherches dans le nord du Congo. On aimerait en faire beaucoup plus mais les conditions de travail sont actuellement très difficiles dans cette région, notamment en termes de sécurité.

Imaginons que je sois l’arrière-petit-fils de Lusinga et que je me présente à vous pour récupérer la statuette qui représente l’un des mes ancêtres, vous me dites ?

Ce n’est pas une question hypothétique… Chaque année, je rencontre des gens qui prétendent être le neveu, le petit-fils de… Je vous demanderais donc d’abord de me prouver votre bonne foi. Ensuite, cela devient une question juridique. Je ne pourrais pas de mon propre chef vous donner la statuette. Quoiqu’il en soit, je vous demanderais ce que vous voulez en faire. Si c’est pour garder la statuette chez vous ou pour la vendre sur le marché de l’art tribal, je dirais non. Si la démarche s’inscrit dans un cadre scientifique ou la création d’un musée, les négociations pourraient commencer dans le cadre que j’ai précisé plus haut.

En d’autres termes, vous considérez que la vocation définitive de ces objets est d’être exposés et de servir à études scientifiques ?

Exactement. En plus, légalement, je ne peux rendre ces objets ou les vendre. Le Congo est en train de construire un nouveau musée national. Si demain les autorités de ce pays me disaient qu’elles veulent obtenir tel ou tel objet d’une grande importance symbolique, la seule chose que je pourrais autoriser, ce serait des prêts à long terme.

En ce qui concerne les biens juifs spoliés pendant la guerre, il y a eu des restitutions et des indemnisations, ne pourrait-on pas tracer un parallèle avec certains objets volés en Afrique du temps de la colonisation et qui se retrouvent aujourd’hui dans des musées européens ?

Tous les objets que nous conservons, rappelons-le, n’ont pas été collectés dans des conditions violentes. Il faut aussi dire que beaucoup d’objet ethnographiques étaient utilisés dans le cadre de rituels et qu’ensuite ils perdaient toute valeur, qu’ils étaient destinés à disparaître au moment où ils ont été collectés.

Mais le cas de la collection « Storms » est assez clair, non ?

De fait, oui. Votre question demande réflexion. Je ne veux pas y répondre à chaud.

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