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Publié par Michel Bouffioux

Par Kalvin Soiresse Njall, Enseignant, ex-coordinateur du Collectif Mémoire Coloniale et Lutte contre les Discriminations.

Kalvin Soiresse Njall

Kalvin Soiresse Njall

Le travail d’un journaliste, d’un écrivain, n’est pas seulement de donner bonne conscience à la société au point de l’enfermer dans les certitudes du passé. Son travail doit permettre à la société de se questionner sur ce qu’elle devient, à partir de ce qu’elle a connu, et de ce qu’elle a vécu. En ce sens, ce bel article de Michel Bouffioux est une bouffée d’oxygène supplémentaire en ce qui concerne l’immense travail décolonial qui nous attend.

L’histoire du crâne du roi Lusinga, mise en lumière par cette enquête, résume assez bien l’état de la politique mémorielle menée par les autorités belges. Mon expérience de militant décolonial et d’ancien Coordinateur du Collectif Mémoire Coloniale et Lutte contre les Discriminations m’a permis de me rendre compte de l’ampleur du problème. Depuis que le roi Léopold II, sous la pression, a été obligé de céder son État Indépendant du Congo à l’État belge en 1908, le rapport à la mémoire coloniale n’a pas significativement évolué. Il est resté profondément marqué par la propagande coloniale. L’influence de cette propagande touche plusieurs institutions politiques, économiques, sociales et culturelles, mais aussi ceux qui les dirigent. Au niveau politique, les résistances sont très dures lorsqu’on évoque la colonisation comme un crime contre l’humanité.

La reconnaissance de crimes contre l’humanité ? Oui pour les autres, mais pas pour les Noir-e-s…

C’est au sein des partis, organisations, institutions ayant une longue histoire coloniale que l’on retrouve ces résistances. Le travail de terrain mené par des Mouvements décoloniaux et par de plus en plus de citoyens convaincus de la nécessité de décoloniser la société belge, la proximité des élections, ont fait évoluer certains de ces partis. Néanmoins, l’idéologie de la propagande coloniale reste encore bien ancrée dans d’autres. Une réaction récente du président du MR international, Jean-Jacques Flahaux en témoigne. Il réagissait à la sortie du président Emmanuel Macron, alors candidat et en visite en Algérie. Ce dernier avait qualifié la colonisation de « crime contre l’humanité ». Pour M. Flahaux, les propos de Macron vont trop loin et ne sauraient recouvrir la signification officielle de crime contre l’humanité. « On peut parler de ça pour le génocide arménien, pour la Shoah, mais ici ce n’est pas le bon terme »[1]. Toute une série de dirigeants et de leaders d’opinion ayant un impact sur la population portent la même vision au mépris des valeurs qu’ils ne cessent de proclamer. Comment peut-on comprendre cette attitude schizophrénique qui consiste d’une part à affirmer que les plus grands massacres commis en Europe touchent en droit toute l’humanité, et d’autre part à refuser ce statut à ceux commis contre les Noir-e-s ? Inlassablement, me reviennent alors en tête cette phrase d’Aimé Césaire dans son Discours sur le colonialisme dans lequel il explique que ce que le « chrétien bourgeois » ne pardonne pas à Hitler, « ce n’est pas l’humiliation de l’homme en soi, c’est le crime commis contre l’homme blanc, c’est l’humiliation de l’homme blanc dont ne relevaient jusqu’ici que les Arabes d’Algérie, les Coolies de l’Inde et les Nègres d’Afrique »[2].

Cette phrase est le véritable miroir auquel notre société doit faire face. Le miroir de ses contradictions sur la question de l’histoire et de la mémoire coloniale. Comment peut-on nier que l’entreprise colonisation belge fut un crime contre l’humanité quand on finit la lecture de cette enquête ? Les arguments juridiques par lesquels la qualification de « génocide » est balayée d’un revers de la main, ne peuvent pas servir de prétexte pour refuser d’aborder la question du crime contre l’humanité.

La hiérarchie des « races » et des origines persiste subtilement dans les esprits

La hiérarchie des « races » et des origines n’a sans doute jamais cessé d’exister dans l’inconscient de certains, y compris au sommet de nos institutions. En ce qui concerne les considérations humanistes et morales, coulées dans des valeurs proclamées fièrement comme les fondements des nations européennes, les Africain-e-s et les Noir-e-s sont au bas de la hiérarchie. Leur humanité et surtout leur dignité sont sacrifiées sur l’autel de considérations idéologiques, politiques, économiques et surtout culturelles qui prennent racine dans le capitalisme.

Finalement, depuis le roi Lusinga, le seul crime que les défenseurs et disciples de l’œuvre léopoldienne reprochent aux colonisés et à leurs descendants, c’est celui d’avoir résisté pour défendre leur dignité. Lusinga n’était pas un collaborateur qui s’aplatissait. Il défendait fièrement sa dignité en regardant le boucher Émile Storms dans les yeux, contrairement au roi Mpala qui s’agenouillait aussi vite qu’il pouvait devant l’homme blanc. Lusinga précéda Lumumba pendant que Mpala précéda Tshombé. Cette dualité entre le bon nègre et le mauvais nègre n’a jamais cessé d’être utilisée par la propagande coloniale, y compris aujourd’hui. Et c’est aussi ce qui est reproché par la suite aux descendants de Lusinga. Leur crime, c’est de se lever et de s’assumer en tant qu’êtres humains au même titre que les autres.

La propagande coloniale a encore des défenseurs acharnés. Ils lui ont fourni un véritable lifting. Ils la matérialisent à travers une verbalisation pragmatique en apparence : « Le passé, c’est le passé, il faut regarder vers l’avenir », « Il n’y a pas eu que des tueries, il y a eu aussi beaucoup de choses positives », « on ne doit pas transformer ou effacer le passé », etc. Le plus inquiétant est qu’aux plus hauts sommets de l’État, on se prépare à introduire ce lifting dans l’enseignement secondaire à travers une réforme de l’enseignement de l’histoire coloniale. Sous la pression, les tenants de la propagande coloniale s’adaptent. On compte donc enseigner aux enfants des valeurs à géométrie variable. Le nouveau programme[3] veut bien reconnaître que les crimes commis par les Nazis en Belgique viennent d’un régime dictatorial. Cependant, il refuse d’admettre dans le même temps que les massacres commis par Émile Storms, Charles Lemaire, le Général Jacques de Dixmude, le baron Dhanis et d’autres proviennent d’un régime du même type. Qui osera dire aux Belges, Français, Néerlandais ou même Allemands blancs que malgré les horreurs qu’ils ont commises, les Nazis ont fait des bonnes choses en construisant de belles routes ? Personne ! Et pourtant, concernant la colonisation et l’esclavage, on peut se le permettre vis-à-vis des Africains-e-s et de leurs descendant-e-s.

Cette enquête a enfin le mérite de déconstruire une des fumisteries de la propagande coloniale utilisée encore aujourd’hui : la lutte contre l’esclavage. Ce texte recoupe d’autres informations contenues dans les archives qui montrent que les envoyés de Léopold II se sont eux-mêmes livrés à des actes d’esclavage. Comment en aurait-il pu être autrement quand le système était lui-même esclavagiste ?

Ouvrir le débat sur la restitution intelligente : une manière de mettre fin à la terreur et à la violence symbolique toujours présente

Détenir des crânes humains, les exposer dans un institut des sciences naturelles, sans chercher à leur rendre justice, c’est continuer de manière symbolique la terreur et la violence instaurées à l’époque dans la région de Karéma par Émile Storms. Cette violence était également spirituelle. Elle visait à détruire les fondements culturels et spirituels des communautés colonisées. Un postulat politique et juridique doit être posé : l’appartenance des crânes et de tous les objets ethnographiques pillés au Congo et aux différents pays africains dans lesquels ils ont été pris. Après, viendront les questions liées à l’exploitation de ces objets ici et là-bas. L’État belge au nom des valeurs qu’il ne cesse de proclamer a l’obligation de mener à bien ce travail.

On ne peut voler, piller et se prévaloir juridiquement mais aussi politiquement de son vol et de son pillage. Dans ce cas, on se pare des atours du criminel. Le député MR Richard Miller en sait quelque chose, lui qui réclame la restitution à la Belgique des œuvres de Rubens volées par la France il y a 200 ans.

 

[1] Élisabeth Debourse, « Les partis belges francophones réagissent à la sortie d’Emmanuel Macron sur la colonisation »,

[2] Aimé Césaire, Discours sur le Colonialisme (1950), Présence africaine

[3] Le contenu de ce nouveau programme de l’enseignement de l’histoire coloniale a été dénoncé par le Collectif Mémoire Coloniale et Lutte contre les Discriminations à travers une lettre ouverte envoyée à la Ministre Marie-Martine Schyns : « Nos programmes scolaires ne doivent pas recycler la propagande coloniale ! »,

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