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Publié par Michel Bouffioux

Par Michel Bouffioux, journaliste à Paris Match Belgique

Une lettre à six présidents de parti

Le 26 mars 2018, j'ai envoyé cette lettre à six présidents de parti. Certaines réponses se sont fait attendre mais cela valait la peine de patienter car, fait politique essentiel, des convergences importantes apparaissent dans ce dossier qui interroge le passé colonial de la Belgique. Dans les réponses écrites qu’ils m'ont envoyées, ces présidents ouvrent la porte à une restitution des restes humains aux Congolais et tous utilisent des mots qui témoignent d’une position critique par rapport aux actes qui ont été commis, voire d’une volonté de réparation.

Cher Monsieur,

Il y a quelques jours, j'ai publié une enquête très approfondie dans Paris Match, laquelle révèle les tenants et aboutissants d'une histoire fort troublante : comment des restes humains, "collectés" avec une violence inouïe pendant les premiers temps de la colonisation de l'Afrique centrale, ont été "exportés" en Belgique par un militaire belge. Ces faits interrogent notre passé colonial mais pas seulement. Ils interrogent aussi notre présent ! En effet, ces "restes humains", des crânes de chefs décapités dans le cadre d'expéditions punitives commanditées par un officier belge à la fin du 19ème siècle sont toujours "recelés" en Belgique. Et qui plus est, par un Etablissement scientifique fédéral qui les a "rangés" dans une boîte depuis des décennies. A l'abri des regards, comme dans une oubliette.

Au surplus, mon enquête démontre que le gouvernement fédéral a donné des informations erronées aux sénateurs sur cette question délicate des restes humains conservés en Belgique. Le 1er août 2016 (Question écrite n° 6-1015), le sénateur Bert Anciaux (Spa) a en effet interpellé Madame Elke Sleurs qui était alors secrétaire d’Etat à la Politique Scientifique à propos des restes humains conservés dans les établissements scientifiques fédéraux. Dans sa réponse, le 31 août 2016, la secrétaire d'Etat déclarait à propos des collections de l’Institut Royal des Sciences naturelles de Belgique (IRSNB) que « les restes humains provenant d’Afrique, d’Asie, d’Amérique et d’Océanie comptent environ 687 items. Il s’agit principalement de crânes et fragments osseux, et de quelques squelettes fragmentaires ou complets, dont deux moulages. Nous ne connaissons pas le nom des individus. »

Toutefois, mon enquête publiée dans Paris Match Belgique le 22 mars 2018 établit formellement que des crânes appartenant à des personnes parfaitement identifiées sont bien conservés depuis 1964 par l'IRSNB. Auparavant, ces mêmes crânes avaient été conservés par le Musée de l'Afrique centrale à Tervuren, lequel les avaient acquis dans sa collection d'anthropologie physique en 1935.  Ces crânes sont ceux de trois importants chefs locaux de la région du lac Tanganyika, dans l'actuelle République démocratique du Congo. Ils furent "exportés" en Belgique par feu le commandant Emile Storms qui dirigeait la 4ème expédition de l'Association Internationale Africaine (1882-1885). Cet officier belge dont un buste rappelle l'existence au square de Meeus à Bruxelles, avait pour mission de soumettre des populations et lorsqu'on lui résistait, il envoyait des mercenaires pour obtenir des soumissions par la force. Avec cette particularité qu'il faisait collection des crânes des chefs décapités pour insoumission, afin d'impressionner les populations locales.

En 1885, Storms revint en Belgique avec trois crânes dans ses valises. Ces restes humains ont été présentés lors d'un exposé devant les membres de la Société d'Anthropologie de Bruxelles, le 3 mai 1886. Le conférencier remerciant Storms de les lui avoir prêtés, déclarait notamment : "Les propriétaires de ces crânes n'étaient pas les premiers venus, Ils étaient chefs de tribu : Maribou était le chef d'une tribu du Marungu, pays situé au sud de Mpala (…) ; Mpampa (…) était chef ou prince d'Uriro, village principal de l’Itawa sur la côte du Tanganyika ; Enfin Lusinga était un des chefs des Watombwa, tribu qui se rattache aux peuples de l'Urua. La tribu des Watombwa est au nord-ouest de Mpala. (…) J'ai voulu fournir aux recherches ultérieures des individus de provenance exacte et de sexe connu, ce qui est rare en craniologie. ».

Ensuite, Emile Storms conserva les crânes chez lui. En 1935, sa veuve les confia au Musée du Congo (l'ancien nom du Musée d'Afrique centrale). L'acquisition de ces crânes par ce musée est notée dans son registre d'anthropologie physique (voir photo du registre dans mon article). En 1964, un arrêté royal décidait du transfert de la collection d'anthropologique de Tervuren vers le musée des sciences naturelles.

Ces crânes y ont été oubliés. Mon enquête les fait réapparaître. En tous cas deux d'entre eux, car le crâne du prince Mpampa n'a pu être retrouvé par le conservateur du Musée des sciences naturelles. Par contre, j'ai pu voir et photographier les crânes de Lusinga et de Maribou.

En 2018, tous ces éléments nous invitent à réfléchir à ce qu'il convient de faire de ces restes humains dont le statut est tout à fait particulier. Peut-on se contenter d'une muette solution de stockage ? Il ne s'agit en effet pas d'ossements récoltés lors de fouilles archéologiques...  Madame Camille Pisani, la directrice de l'IRSNB, en convient. Elle m'a déclaré ceci :

« Si un descendant demandait à récupérer ces restes humains identifiés, je donnerais un avis favorable. Il faudrait cependant des garanties en termes d’identification, notamment via un test ADN et une documentation complète de la pièce avant restitution. J’ajoute que ces items font partie du patrimoine de l’Etat et que s’en séparer impliquerait un travail législatif car ce cas de figure se présenterait pour la première fois en Belgique".

Cette déclaration recoupe parfaitement celle qui avait été faite en août 2016 par Madame la Secrétaire d'Etat Elke Sleurs qui, outre son préambule sur les restes "non identifiés" avait aussi affirmé : "Les ESF se conforment en la matière au code de déontologie de l'ICOM. Ils seraient d'ailleurs favorables à l'organisation du retour des restes humains correspondant à des individus identifiés et réclamés par des personnes apparentées. Se pose alors la question de l'inaliénabilité des collections de l'État. Tout changement d'attitude devra passer par l'adoption d'un cadre légal."

A la lumière de ces éléments nouveaux, j'ai interpellé Madame la Secrétaire d'Etat, Zuhal Demir. Je lui ai posé les questions suivantes :

Le gouvernement belge est-il favorable à la restitution de ces restes humains, si une demande en ce sens devait être formulée par un ou des descendants de Lusinga et de Marilou (et éventuelle de Mpampa, si on le retrouvait) ?

Dans quelles conditions ?

La secrétaire d'Etat estime-t-elle qu'il est désormais nécessaire de faire évoluer le "cadre légal" pour permettre une restitution si une telle demande devait être formulée ?

De manière plus proactive, la secrétaire d'Etat serait-elle à financer une expédition, scientifique cette-fois, dans la région où les expéditions punitives furent menées par un officier belge, afin de retrouver les descendants des personnes concernées ?

Cette question n'étant pas hypothétique dans la mesure où des anthropologues, notamment au MRAC, se rendent parfois dans la région et que l'un d'entre eux serait tout à fait disposé à faire des prélèvements ADN sur place dans le cadre d'une telle mission d'identification, précédant une éventuelle restitution

J'ai posé les mêmes questions au Premier Ministre.

Je voudrais donc vous demander de bien vouloir prendre le temps de lire mon enquête. Vous verrez que c'est un texte passionnant qui se lit comme un roman, mais ce n'est malheureusement pas de la fiction (mon texte a été lu et relu par plusieurs scientifiques qui en ont salué la précision).

Je voudrais aussi vous demander votre point de vue sur ce dossier.

Faut-il que la Belgique marque d'emblée un accord de principe sur la restitution de ces restes humains ?

Partant, le parlement ne doit-il pas se mettre à la tâche pour élaborer un texte de loi qui, le jour venu, rendra cette restitution possible ?

Quel est enfin votre opinion sur la mission d'identification suggérée plus haut, laquelle pourrait être financée par le Secrétariat d'Etat à la Politique scientifique du gouvernement fédéral?

Voici un lien qui vous permettra de lire l'intégralité de cette enquête : http://www.michelbouffioux.be/lusinga

Et un autre vers une relation de mon enquête dans La Libre Belgique. http://www.lalibre.be/actu/belgique/digne-d-un-thriller-le-crane-d-un-chef-congolais-tue-en-1884-refait-surface-en-belgique-5ab2a808cd709bfa6aea8e75

Je pense qu’une gestion éthique et humaine de ce débat par la Belgique serait de nature à atténuer certaines passions et qu’elle aurait certainement une vertu réconciliatrice.

Recevez, cher Monsieur, l’expression de mes cordiales salutations.

Michel Bouffioux

Journaliste

Paris Match Belgique

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