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Publié par Michel Bouffioux

Un article de Colette Braeckman publié dans "Le Soir", le 26 septembre 2018.

La tête coupée du chef Lusinga
Si le buste altier d’Emile Storms domine toujours le square de Meeus à Bruxeles, la plupart des passants ignorent tout des hauts faits de ce militaire qui, à l’instar de Stanley, fut l’un des acteurs de l’entreprise coloniale de Léopold II. Installé en 1884 dans la région du lac Tanganyika, le lieutenant Storms commandait la 4e expédition de l’Association internationale africaine (AIA), chargée par Léopold II d’explorer ce qui allait devenir le Congo belge.

L’un des principaux adversaires de Storms, le chef Lusinga Iwa N’Gombe, qui avait refusé de se soumettre à l’officier belge qui voulait établir une « station » à Mpala, eut moins de chance : comme deux autres chefs réfractaires à la domination coloniale, Marilou et Mpamba, il eut la tête coupée et son crâne, numéroté, étiqueté, fut envoyé en Belgique pour figurer dans la collection personnelle de Storms. Le journaliste Michel Bouffioux a retracé l’itinéraire de ce crâne, qui, à l’époque était un trophée de guerre mais aussi un « spécimen » scientifique : Strauch, un proche conseiller de Léopold II, avait encouragé le militaire à constituer des collections d’histoire naturelle et à « recueillir quelques crânes de nègres indigènes » en choisissant de préférence « ceux qui appartenaient à une race bien tranchée, dont le caractère n’avait pas subi de modifications physiques par suite de croisements. »

« Emile 1er empereur du Tanganyika »

C’est ainsi que Storms, qu’un journaliste de l’époque appela « Emile 1er empereur du Tanganyika », ne se contenta pas de brandir la tête coupée de celui qui avait osé lui résister. En plus de faire 60 morts et 125 prisonniers en une seule journée, il expédia le crâne, dûment étiqueté, vers la Belgique. Pour se justifier, Storms écrivit que Lusinga, qui n’était pas d’origine royale, était lui-même un chef armé, un intrus dans la contrée et plus tard il le décrivit comme un esclavagiste. Outre que cela n’excuse rien, Bouffioux rappelle, à juste titre, que le véritable objectif de Storms était d’asseoir sa domination sur une région où il voulait régner sans partage et d’établir son hégémonie sur la rive sud-ouest du lac Tanganyika. Et que pour cela, il n’hésita pas lui-même à échanger des armes et des munitions avec l’un des plus grands marchands d’esclaves de la région, qui sera connu sous le nom de Tippo Tip…

Arrivés en Belgique, le crâne de Lusinga, en même temps que les restes de deux autres chefs, firent par la suite l’objet d’un exposé devant la Société d’anthropologie de Bruxelles où se développait une nouvelle « science », la « crânologie », qui entendait démontrer la prétendue infériorité de certaines races… Durant longtemps, ces crânes ont séjourné au Musée royal de l’Afrique centrale avant d’être conservés par l’Institut royal des Sciences naturelles en même temps qu’une « collection d’anthropologie anatomique » composée de 289 crânes, 12 fœtus et 8 squelettes…

Ces restes humains feront probablement l’objet de demandes de rapatriement, au même titre que les restes de la Venus hottentote qui se trouvait en France…

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