Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Débat au parlement francophone de Bruxelles : Restitution, point d'exclamation

Par Martin Vander Elst, chercheur au Laboratoire d'Anthropologie Prospective (UCL). (Ce texte fait suite au débat qui s'est tenu le 16 octobre au Parlement francophone de Bruxelles sur la thématique de la restitution. Un journée organisée à l'initiative de l'association "Bamko-Cran")

Le moment important dans le processus de restitution des objets mal acquis par la Belgique durant la colonisation consiste dans l’entrée de la problématique au sein des différents parlements en vue d’élaborer une résolution politique. C’est une étape nécessaire et nous devons ici remercier le travail de Bamko ASBL ainsi que le courage de la présidente du parlement francophone bruxellois, Julie De Groote. Cependant, comme l’a rappelé avec beaucoup de force Louis-Georges Tin lors de son intervention, « il n’y a pas de dialogue interculturel sur le pillage » ni sur le blanchiment des avantages patrimoniaux tirés du recel d’objets obtenus par le massacre et la prise de territoires.
 
Il n’y aura pas de construction d’un dialogue post-colonial ni de « mémoire partagée » sans une capacité de vérité en tant que fondement incontournable d’une nouvelle relation interculturelle. Mireille-Tsheusi Robert a ainsi rappelé d’entrée de jeu cette part brutale de l’histoire de la relation de l’Europe à l’Afrique faite de déprédations et de saccages, de lacérations, de soustractions continues et de prises successives de territoires, d’objets, d’existences, d’animaux, de crânes, d’ancêtres, de médicaments, de plantes, etc. Violences multiples et reconduites jusqu'au présent : « violence de l’agression originelle », « violence de l’exposition », « rituel d’humiliation », « viol de l’intégrité identitaire », « violence spirituelle », « violence économique », « violence de la non-restitution », etc.
 
Le dialogue nécessaire peut-il se fonder sur la peur de perdre le prestige conféré par l’exploitation et la manipulation du « patrimoine africain » détenu dans les musées occidentaux, sur le ressentiment nourri par la perte d’hégémonie ? La bête blessée est coriace et les violences historiques ne se dissipent pas par la seule pensée magique du dialogue. En effet, co-existe toujours une double scène : la scène du débat, l’ « auditoire universel » sur lequel se tient une parole publique et les travées, les couloirs et les apartés où se joue les intimidations, où se reproduit, en quelque sorte, la violence de l’agression originelle. À ce titre, on notera que le directeur du musée de Tervuren reconnaît des erreurs qui ont été commises par l’institution lors du processus de négociation de la scénographie avec les experts de la diaspora. Il faudra cependant oser aborder publiquement la question de la « violence institutionnelle » (Laura Nsengiyumva), sous peine de continuer à jeter dans la fosse aux lions ceux qui tenteront de travailler à la décolonisation du Musée au nom d’un dialogue purement abstrait. Nous nous trouvons clairement dans une situation de double contrainte : d’un côté, la communication officielle du musée tourne autour du « partenariat », du « dialogue », le musée est pensé comme une « plateforme de rencontre », mais de l’autre, l’épreuve réelle de la confrontation avec des sujets extérieurs à l’institution qui portent d’autres types d’expertises tourne trop régulièrement au mépris et au paternalisme. Il est clair que le personnel scientifique de Tervuren devrait être formé au dialogue interculturel ainsi qu’à la controverse scientifique. Une telle « décolonisation des mentalités » ne peut s’appuyer uniquement sur quelques personnalités exceptionnelles. Le mépris est structurel et la colonialité du savoir à la peau dure. C’est pourquoi le personnel de Tervuren devrait être équipé pas seulement d’un point de vue technique, mais également du point de vue de compétences non hégémoniques de partage d’expertises. On en est très loin. S’il y a lieu de parler de double bind c’est dans la mesure où cette double scène où se (re)joue en permanence les relations du Musée aux subjectivités non ou difficilement institutionnalisées au MRAC (que ce soit avec les diasporas afrodescendantes ou avec d’autres formes de positions critiques) reconduit indéniablement des effets de violence. La politisation des enjeux de la restitution est la clef de la décrispation.
 
En effet, ceux-ci ont été abordés uniquement depuis une perspective muséologique à l’intérieur de groupe de travail fermés fonctionnant sous la règle de la Chatham house (règle utilisée pour réglementer la confidentialité des informations échangées lors d'une réunion.). Il est grand temps que ces controverses trouvent des espaces publics d’expression. Le parlement bruxellois francophone fut un premier pas, mais il est nécessaire que des assemblées générales étudiantes, syndicales, scientifiques et académiques ouvrent davantage l’espace démocratique. Il faut sortir les enjeux de la restitution des commissions d’experts sinon les appels au dialogue interculturel risquent de faire long feu.
 
Les objets de la restitution ne sont pas seulement matière pratico-inerte, ils ont été enrôlés et (re)mis en ordre au sein de processus muséologiques qui ont sans discontinuité transformé la totalité du butin colonial en produits culturels. Ils furent l’objet de tant de fantasmes, de tant de diabolisations, de racialisations, ils ont été le réceptacle de tant de projections à travers lesquels la population belge a été socialisée massivement au racisme, qu’ils demeurent, comme l’a rappelé Mireille-Tsheusi Robert, « les fantômes qui entretiennent les fantasmes stigmatisants envers l’Afrique ». Les objets de la restitution racontent d’abord le mépris avec lequel l’occident à construit sa relation à l’Afrique et aux Africains, mépris structurel qui se manifeste toujours dans la façon dont se construit aujourd’hui ladite « relation interculturelle ». Les scientifiques et muséologues qui ont manipulé ces objets l’ont fait depuis l’affranchissement de toute origine, de toute altérité signifiante, dans le solipsisme objectivant le plus absolu. La restitution du dialogue interculturel depuis cette histoire de dépossession ne peut que (re)jouer la violence de l’agression originelle. Le colonialisme, comme l’a rappelé Aimé Césaire, repose sur une structure apocalyptique, sur le sentiment confus que l’hégémonie est en son fond éminemment fragile. Et il n’y a rien de plus dangereux que l’hégémonie brisée. La décolonisation des savoirs occidentaux de mise en valeur des objets pillés les restitue dès lors à ce qu’ils portent d’historicité : « trophée morbide qui témoignent de la violence d’agression ».
 
Dès lors, il n’y a pas, comme l’a rappelé Anne Wetsi Mpoma, « de rencontre possible si on ne cherche pas à réparer ». Et pour réparer, il faut sortir d’une définition de la restitution axée sur le seul droit de la propriété pour poser les termes de la réparation à partir du droit pénal. On le sent bien dans les prises de position, mais aussi dans la manière dont le Musée de Tervuren entretient sa relation avec les diasporas, le droit de propriété (sur lequel est fondé la notion d’inaliénabilité) reconduit une conception cynique du droit le détachant de toute obligation de justice. L’inaliénabilité n’est en dernière analyse que la sacralisation des rapports de violence, c’est-à-dire qu’il est le droit des vainqueurs. Le droit pénal, quant à lui, impose des obligations à travers une perspective de sanction en cas de non-exécution. C’est clairement ce que prescrivent les notions de recel et de blanchiment, infractions aggravées si elles sont commises « en connaissance de cause ».
 
Ainsi, la restitution est aussi un enjeu juridique sous peine de la réduire à une action morale, volontaire et symbolique des héritiers du pillage, dans un acte de générosité et de libéralité sans obligation envers qui que ce soit. On sent bien comment se dessine à travers la digitalisation et les prêts à long terme une forme de la restitution qui n’est pas un acte de justice, mais bien un acte gratuit et symbolique. Et de fait, comme le rappelle Achille Mbembe, « il n’y a strictement rien à restituer là où l’on estime que l’on a causé aucun tort ». Dès lors, poursuit-il “la vérité est l’institutrice de la responsabilité”. C’est pourquoi, comme l’a rappelé Louis-Georges Tin, l’acte de restituer est inséparable de l’acte de réparer, toute restitution sans compensation (ou restauration) est par définition partielle. La restitution lorsqu’elle s’instaure comme un acte de justice peut alors réparer la relation pour autant que la restitution relève d’une obligation légale. Une restitution seulement symbolique en dehors d’une telle obligation ne ferait qu’entretenir les rapports de domination hérités du colonialisme voir elle les reconduirait tout en les rendant plus difficilement déchiffrable. Les appels nécessaires au dialogue nous invitent peut-être à sortir d’une approche de la restitution pensée du seul point de vue de l’institution de la propriété et du droit qui la ratifie. Comme l’a rappelé Mireille-Tsheusi Robert, le bénéfice financier tiré de l’avantage patrimonial d’objets pillés et obtenus par le massacre c’est aujourd’hui, c’est chaque entrée dans le nouveau Musée de Tervuren. En nous mettant au courant des conditions d’acquisition des objets de la collection Storms, la nouvelle exposition permanente risque bien de nous rendre complices de crimes de recel et nous faire participer au blanchiment du fruit du pillage colonial. Nous refusons cette complicité forcée, c’est pourquoi nous avons demandé un « moratoire sur l’exposition d’objet dont on sait qu’ils ont été acquis par le vol, le pillage, la conversion forcée, etc. » (cf carte blanche BAMKO).
 
En effet, la restitution doit se faire sur la base d’une reconnaissance équivalente de la gravité du préjudice et des tors infligés. Et de fait, le type de justice instituée par une perspective axé sur le droit pénal est davantage orienté vers les personnes que vers les biens et la propriété. À ce titre, il est clair que le type de relation que le Musée entretient à ces autres peut être caractérisée de pré-restitution. Donc la construction d’une relation interculturelle post-coloniale est un des effets d’une politique de la restitution, elle ne lui préexiste pas.
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article