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Publié par Michel Bouffioux

Didier Reynders : "Notre conception du passé ne peut rester figée"

Entre le 17 et le 19 septembre 2018, le Musée de l'Afrique centrale et l'Institut Egmont ont organisé une journée de conférence intitulée : « Sharing the past and future : Strenghtening African-European connections ». Elle réunissait 50 orateurs venus d'Afrique et du reste du monde. En conclusion de l'évènement, le 19 septembre 2018, le ministre belge des Affaires étrangères, Didier Reynders, fit cette allocution qui intéresse le débat qui prend naissance en Belgique sur le thème de la restitution. Ce texte donne un éclairage sur le positionnement actuel du gouvernement belge dans ce débat.

Excellencies, Ladies and Gentlemen,

I am very pleased to deliver the closing statement of this high level conference today.
After five years of profound renovation, the Africa Museum will finally reopen its doors to the public in December. As you have already been able to see and hear, it is not only the building that has been renovated. The whole concept has been revisited.

This conference is very much in line with that effort: how can we better understand and represent our common past? What does it mean in terms of representation? How do we increase exchanges between Africa and Europe and connect through development, art, diasporas and other means?

I would like to thank all the speakers for their valuable contributions. I also congratulate the Africa Museum and the Egmont Institute for this valuable initiative.

In the past months, I have travelled through Africa, to Senegal, Benin, South Africa, Angola, the Gambia, Cabo Verde and the Republic of Congo. I have also had many contacts with my counterparts, as well as African artists and members of civil society. I noted that the subject of our discussion today is very much alive. In Belgium as well, the debate is ongoing.
Allow to share some conclusions with you.

La première est que nous avons un passé et un patrimoine en partage. Marguerite Yourcenar disait que « quand on aime la vie, on aime le passé, parce que c'est le présent tel qu'il a survécu dans la mémoire humaine. »

Au cours de vos débats, vous avez évoqué les restitutions d’oeuvres. C’est évidemment une question plus large que la simple propriété. Restituer, c’est aussi transmettre et reproduire. Les personnes qui sont concernées par cette histoire ou par des oeuvres, dans ce cas-ci en premier lieu les Africains, doivent pouvoir y avoir accès, que ce soit par une restitution physique, des expositions itinérantes, des moyens audiovisuels ou par la reproduction d’archives. Je me réjouis que l’ouverture du Musée s’inscrive dans cet esprit de restitution et de partage. Je suis également très fier des échanges qui ont pu se mettre en place, que ce soit avec le Musée des Civilisations Noires ou avec des Musées en Afrique Centrale.

Deuxièmement, notre conception du passé ne peut rester figée. Il faut pouvoir la réinterroger par des témoignages, des débats et des questionnements. Cela suppose que tout le monde ait voix au chapitre.

Cela implique aussi que tout débat puisse se fonder sur les principes d’égalité, de dignité humaine et d’appropriation. Le directeur du Musée l’a dit, l’idée est de prendre ses distances avec le colonialisme en tant que système de gouvernance et d’idéologie. Il suffit de relire « Une histoire birmane » (Burmese Days) d’Orwell pour constater combien le principe du colonialisme, dans ce cas britannique mais cela vaut pour toute forme de colonialisme, se fonde sur l’inégalité et crée une forme de distance. Heureusement, le cadre juridique international a évolué au cours des dernières décennies de manière à réprimer la colonisation. C’est pourquoi il faut, comme l’a suggéré David van Reybrouck hier, placer le débat postcolonial dans un contexte universel.

Soyons clairs, la critique légitime de la colonisation ne justifie pas toutes les exactions ou des formes de mauvaise gouvernance commises après les indépendances. C’est d’autant moins le cas près de 60 ans après la décolonisation. On sait que l’excuse est vite trouvée.
Cette critique ne remet pas non plus en cause l’apport de certains Européens qui, dans cette période troublée, étaient mus par une volonté de contribuer au bien-être commun.
Mais tout cela nous impose d’avoir le débat le plus ouvert, le plus humble et le plus respectueux possible.

Enfin ce partage ne peut se limiter au passé, le titre de la conférence le dit bien. D’où l’importance de la création artistique africaine. Ce mois-ci, j’ai entre autres visité à Cotonou la fondation Zinsou ou encore au Cap le Musée Zeitz MOCAA, deux fleurons de la création africaine. Nous avons aussi cet été organisé au Palais d’Egmont un dialogue entre certaines des pièces les plus exceptionnelles du Musée d’Afrique et des artistes contemporains qui travaillent de manière étroite avec ce Musée, à travers une exposition tout à fait originale. Cette création offre un autre point de vue sur un passé qui est parfois douloureux et sur un présent qui ne l’est pas moins. Car « l’art ne reproduit pas le visible, il rend visible » (Paul Klee).

Se tourner vers l'avenir, c’est aussi s’appuyer sur le rôle important que les diasporas peuvent jouer comme lien entre l’Afrique et l’Europe et comme moteur du développement durable et de l’investissement dans les pays d’origine. On ne peut évoquer les relations entre nos deux continents sans prendre en compte cette dimension humaine.
C’est également préserver une solidarité entre nos deux continents afin de promouvoir un développement durable.

Cela a déjà été évoqué en début de conférence par l’ambassadeur Verbeke : « L'Afrique n'a pas besoin de charité, elle a besoin d'un partenariat équilibré», tel est le message du Président Juncker et de l’Union européenne. Mon collègue Alexander De Croo qui est intervenu ce matin, a également développé ce point.

Tel était également le message de la note stratégique Afrique Centrale que j’avais fait approuver en 2016 : les liens profonds et multiples, ainsi que l’expertise qui en découle forment le socle d’un véritable partenariat stratégique entre la Belgique et cette région.
Excellences, Mesdames et Messieurs,

Dans un peu plus de trois mois, la Belgique siègera en tant que membre non-permanent au Conseil de Sécurité. Elle souhaite le faire dans un esprit de dialogue, en particulier avec le continent africain qui nous est si cher.

C’est forts d'un message de solidarité entre nos deux continents - qui est le fruit d’un riche passé - et de relations nouées que nous entamerons ce mandat avec pour premier objectif de contribuer au renforcement de la paix.

Je souhaiterais d’ailleurs ajouter que nous avons aussi entamé un dialogue de plus en plus fort entre le continent européen et le continent africain à travers les institutions. Une première réunion a eu lieu entre la Commission de l’Union africaine et la Commission européenne et je crois que c’est une démarche que l’on doit continuer à développer J’ai eu moi-même l’occasion dans le cadre du débat sur la migration de présider avec mon collègue marocain ce que l’on appelle le processus de Rabat (c’est le hasard des structures internationale qui a fait que ce processus de Rabat se tenait à Marrakech, mais c’est quand même le processus de Rabat) entre 58 Etats : l’Union européenne et une trentaine de partenaires africains. Nous sommes arrivés non seulement à des conclusions à travers nos déclarations communes mais à des plans d’action communs.

Je crois que le thème nous a amené un débat réel au sein de ce partenariat entre les deux continents. Dans le cadre des relations entre la Commission de l’Union africain et la Commission européenne, je crois que l’on devra inscrire cette problématique.
Je veux dire que je suis heureux et fier que le Musée d’Afrique soit à la pointe dans cette démarche. C’est une réflexion, je le disais tout à l’heure, qui est probablement due à un accompagnement d’une rénovation. Quand on rénove un bâtiment, on tente aussi peut-être de rénover sa manière de concevoir les oeuvres, leur représentation et leur relation avec un certain nombre de pays partenaires.

C’est dans cet esprit que je souhaite vraiment que l’on continue à travailler, pas seulement entre la Belgique et certains partenaires, mais à l’intérieur de l’Union européenne comme à l’intérieur des Nations Unies sur ces thèmes qui vont continuer, je crois, à animer les débats entre de nombreux partenaires dans les années à venir.

En tout cas je vous remercie des travaux que vous avez réalisé et quelque-soit votre sensibilité par rapport aux officiels, je vous salue toutes et tous, camarades ou non

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