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Des crânes en débat à l'Université Libre de Bruxelles

Allocution du recteur de l'Université Libre de Bruxelles, Yvon Englert, lue lors de l'ouverture du colloque "De l'ombre à la lumière" qui s'est tenu le 15 février 2019, lequel portait sur "la question de la restitution des collections coloniales de restes humains détenues par les universités."

Des crânes en débat à l'Université Libre de Bruxelles
Chers invités et invitées en vos titres et qualités, Chers collègues, Mesdames et messieurs,

Le colloque d’aujourd’hui est particulièrement important par sa nature (les relations parfois troubles des Universités avec l’entreprise coloniale) mais aussi par son aspect humain et émotionnel puisque la colonisation a constitué le socle majeur des questions de ségrégation, de racisme, de xénophobie que vivent beaucoup de descendants des peuples colonisés d’alors encore aujourd’hui.

Je voudrais commencer cette introduction, par une citation de l’écrivain noir américain James Baldwin. Bien qu’elle date de 1965 et qu’elle adressât un autre contexte que celui qui nous occupe aujourd’hui, je crois qu’elle n’a rien perdu de sa pertinence :

« L’Histoire, même si presque personne ne semble le savoir, n’est pas simplement une chose à lire. Et il n’y est pas fait seulement, ou même principalement, référence au passé. Bien au contraire, l’immense force de l’Histoire vient de ce que nous la portons tous en nous, elle nous contrôle inconsciemment et de multiples manières. Elle est présente, littéralement, dans chacun de nos faits et gestes. Comment pourrait-il en être autrement, puisque c’est à l’Histoire que nous devons nos cadres de référence, nos identités et aspirations. Prendre conscience de ce fait est douloureux et terrifiant. Entreprendre d’évaluer l’Histoire qui nous a placés là où nous nous trouvons et qui a façonné notre point de vue est douloureux et terrifiant. Douloureux et terrifiant car alors nous entrons en conflit avec cette création de l’Histoire, c’est à dire avec nous-mêmes, et cherchons à nous recréer selon des principes plus humains et plus libérateurs : nous cherchons à atteindre un niveau de maturité et de liberté personnelles capable de déposséder l’Histoire de son pouvoir tyrannique, capable de changer l’Histoire. » (Baldwin, 1965, La culpabilité de l’Homme blanc)

Nous sommes aujourd’hui réunis afin d’examiner ensemble la question de la gestion des restes humains collectés durant la période coloniale, souvent dans un contexte de violences, et qui sont encore aujourd’hui présents dans nos universités. Cette présence nous renvoie à l’une des périodes de l’Histoire qui exerce le plus sa tyrannie sur nos identités actuelles, pour reprendre les mots de Baldwin, et sur la place qui y ont joué les Universités des pays colonisateurs. Le colonialisme des XIX et XXème siècles, a peu d’équivalents en termes d’influence sur nos sociétés actuelles. L’assujettissement par les Occidentaux de la presque totalité des peuples et cultures du globe a modelé la structure et l’organisation sociale des pays d’aujourd’hui et laissé des traces profondes, qui le sont d’autant plus si l’on tient compte du fait que cette domination s’est poursuivie au-delà des indépendances. Le colonialisme a instauré et creusé des inégalités qui persistent aujourd’hui à l’échelle du monde, entre les pays occidentaux et les pays « du Sud ». Au sein de nos sociétés, il est littéralement impossible de comprendre les relations de classes sans y inclure les dimensions de minorités ethniques et/ou culturelles, et donc l’Histoire du colonialisme.

La présence même de ces restes humains dans nos universités nous ramène aux implications concrètes du colonialisme. Que des corps ou des parties de corps d’habitants des territoires aujourd’hui situés en République Démocratique du Congo aient pu être « acquis » et emmenés en Belgique, puis ont pu rejoindre les collections d’anthropologie de nos universités, et le fait qu’ils y soient restés jusqu’à aujourd’hui, ne peut que nous interpeller. C’est bien l’effet qu’a produit l’article de Michel Bouffioux, paru en mai 2018 dans Paris-Match, qui pointait du doigt la présence à l’ULB de plusieurs crânes africains acquis dans des circonstances troubles durant les premières années de la colonisation du Congo. Mais l’ULB n’est pas la seule, et je remercie déjà les collègues, belges et européens, qui ont accepté de partager avec nous leur expérience.

Ces crânes font partie de collections d’anthropologie physique que des Médecins et scientifiques proches de l’ULB ont constituées à la fin du XIXème siècle. C’était une pratique courante à l’époque. A partir des années 1860, à la suite des travaux de Paul Broca, les études craniométriques se multiplient en Europe. On peut sans grand risque de se tromper, souligner l’instrumentalisation de la science aux priorités politiques de l’époque, à savoir le renforcement de la justification de l’entreprise coloniale par la science. Dans d’autres domaines, comme celui de la répression sexuelle, on sait combien cette instrumentalisation de la science et de la médecine aux priorités politiques d’une époque peut avoir été largement utilisée. Pour ce qui nous concerne aujourd’hui, ces études consistent à mesurer les caractéristiques physiques des crânes et à les mettre en relation – causale – avec les facultés intellectuelles. On compare les riches aux pauvres, les honnêtes gens aux criminels, les hommes aux femmes, puis les groupes raciaux jugés supérieurs aux groupes raciaux jugés inférieurs. Comme l’a montré Stephen Jay Gould dans « La mal-mesure de l’Homme », ces travaux aboutissaient généralement à la conclusion que les caractéristiques craniométriques des pauvres, des femmes, des criminels, et des Noirs « expliquaient » une infériorité intellectuelle ou morale par rapport à l’homme blanc issu des classes sociales dominantes, et ont donc légitimé l’oppression sociale ou l’exploitation des colonies. En d’autres termes, une partie de ces recherches a permis de donner au racisme, mais aussi au sexisme et au classisme, une apparente légitimité scientifique.

Nous avons donc au moins deux raisons d’ « entreprendre d’évaluer cette histoire », comme nous y invite Baldwin. La première est que la présence de ces crânes soulève une question éthique: est-il bien légitime de conserver ainsi des crânes de personnes qui n’y ont forcément pas consenti, qui plus est dans un contexte de domination coloniale ? Alors qu’il n’existait pas, à l’époque, de cadre juridique fixant les conditions d’acquisition de restes humains, que devons-nous faire, aujourd’hui, de cet héritage du passé colonial ?

La seconde raison d’entreprendre ce travail est que ces crânes témoignent du fait qu’une partie de nos savoirs scientifiques est ancrée dans cet héritage colonial. Plus encore, certains de ces savoirs ont été élaborés, non pas simplement dans le contexte de la domination coloniale, mais dans le but de la légitimer. Les scientifiques, et aussi les universités, ont souvent activement collaboré aux entreprises coloniales. Ainsi, Léopold II a entrepris son aventure coloniale sous le couvert de l’exploration scientifique pour lequel il engage le Docteur David Livingstone, et il est parvenu à obtenir le contrôle du territoire congolais lors de la conférence de Berlin, non seulement car il prétendait lutter contre les esclavagistes arabes, mais aussi parce qu’il promettait d’y développer des missions scientifiques. Il suffit de se souvenir de la cohorte de scientifiques qui accompagne Napoléon Bonaparte dans la campagne d’Egypte, pour se convaincre qu’il s’agissait alors d’une pratique courante.

Bien sûr, les thèses de l’anthropologie raciale, puis celles de l’eugénisme, ont été contestées et combattues, parfois dès leur apparition. Les théories eugénistes et le racisme scientifique ont été très largement disqualifiés par leur contribution à l’idéologie nazie et à l’extermination des Juifs et des Tziganes d’Europe qu’elle a inspiré. L’idéologie colonialiste elle-même a progressivement perdu de son emprise depuis la période des indépendances. Nous avons lu Fanon, Césaire, Memmi, Sartre et Lumumba. Notre université n’est pas la dernière à s’être impliquée dans la lutte contre le racisme, la xénophobie, la répression sexuelle ou l’antisémitisme. N’avons-nous pas, par exemple, accueilli les universités de l’anti-racisme, l’an dernier, durant notre Année des diversités ? Mais avons-nous réellement revisité avec un œil critique des catégories conceptuelles issues du colonialisme ? A quel point celles-ci inspirent-elles toujours nos perceptions réciproques, entre descendants de colonisateurs et descendants de colonisés ?

Je ne vous apprendrai rien en disant que le rapport de la Belgique à son passé colonial est complexe. A la propagande de l’époque coloniale, qui dépeignait le Congo belge comme la plus belle des colonies et les relations entre Belges et Congolais comme pétries de bienveillance paternaliste a succédé, après l’indépendance, un grand silence. Celui-ci fut partiellement troublé à la fin des années 1990, lorsqu’est paru l’ouvrage d’Adam Hochschild « Les fantômes du Roi Léopold ». Il y décrivait les atrocités commises à l’époque léopoldienne, en particulier dans le contexte de la récolte du caoutchouc : main coupées, torture, massacres, etc. C’est aussi l’époque où est paru l’ouvrage de Ludo De Witte « L’assassinat de Lumumba », qui a suscité la création d’une commission parlementaire et débouché sur les excuses adressées, par Louis Michel, alors Ministre des affaires étrangères, aux familles de Patrice Lumumba et de ses compagnons d’infortune, Joseph Okito et Maurice Mpolo et au peuple congolais pour le rôle de la Belgique dans leur assassinat. Nous pouvons donc parler d’une première période de prise de conscience il y a une vingtaine d’années. Nous vivons aujourd’hui, à mon sens, un autre temps fort de l’évolution des mémoires coloniales. Nous la devons en grande partie aux militants et militantes des associations décoloniales, qui articulent un message fort et parviennent, comme jamais auparavant, à se faire entendre. La question de la restitution des objets culturels ou cultuels, ainsi que des restes humains, est un des enjeux critiques du moment que nous vivons aujourd’hui, dont la portée symbolique n’échappe à personne. Ces artéfacts et ces restes humains matérialisent, en quelque sorte, l’injustice coloniale et ses conséquences actuelles. En pointant ces héritages du passé toujours matériellement présents, ces militantes et militants dénoncent également les discriminations dont les afro-descendants sont victimes, aujourd’hui, dans notre société. L’islamophobie, d’un mécanisme plus complexe, n’est pas non plus exempt d’une dimension post-coloniale. Le racisme à l’égard des personnes de couleur est loin d’avoir disparu. L’an dernier, les insultes adressées à Cécile Djunga, ou les images de l’agression d’un jeune homme à la gare d’Aarschot ont attiré l’attention des médias sur le phénomène du « racisme ordinaire », exacerbé par les réseaux sociaux et ce que d’aucuns appellent « la droite décomplexée ». A gauche aussi, et curieusement parfois à l’extrême gauche, il y a de quoi balayer devant sa porte.

Ce ne sont hélas que des exemples parmi d’autres d’un racisme toujours bien présent. Les rapports d’UNIA, de BEPAX ou de la Fondation Roi Baudouin révèlent un problème beaucoup plus général. Ainsi, le rapport établi par Sarah Demart et ses collègues pour la Fondation Roi Baudouin montre que, sur plus de 800 participants issus de l’immigration d’Afrique sub-saharienne, environ 80% avaient fait l’expérience de la discrimination, en particulier dans les domaines de l’accès au logement, de l’emploi, et de l’enseignement. La plupart avaient fait l’expérience de plaisanteries racistes dès l’école primaire. Environ 80% des répondants estimaient qu’ils ont moins de chances qu’une personne belge d’obtenir l’emploi ou le logement qu’ils souhaitent. C’est inacceptable et c’est la réalité d’aujourd’hui.

Notre défi n’est pas seulement de trouver une issue décente au problème que pose la présence en nos murs de crânes issus de la colonisation. Il est aussi de saisir cette opportunité pour interroger nos propres savoirs et leurs modalités d’élaboration. Il est, enfin, de relier le passé au présent et d’interroger la manière dont le passé colonial inspire les pratiques discriminatoires qui persistent dans notre société. Nous ne pourrons le faire qu’en y associant les afro-descendants et des représentants des institutions scientifiques des pays issus de la colonisation. Je remercie les organisateurs du colloque d’aujourd’hui d’y avoir porté attention, et je remercie les représentants de plusieurs associations qui militent pour la décolonisation de notre société d’avoir accepté de s’exprimer à plusieurs endroits du colloque et particulièrement lors d’une table ronde menée par notre collègue Martin Vander Elst (UCL). Malheureusement, certains des orateurs prévus n’ont pu nous rejoindre comme Josette Shaje Tshiluila qui n’a pu obtenir son visa, rappelant des tensions diplomatiques très actuelles qui ne sont pas étrangères au passé colonial. La dernière table ronde qui réunira des représentants des musées et réseaux de musées universitaires européens symbolise bien que les questions d’aujourd’hui concernent des pratiques qui ont touché l’ensemble des pays colonisateurs.

Je remercie l’ensemble des intervenantes et des intervenants, ainsi que l’ensemble du public, de participer avec nous à ce travail. Je tiens également à remercier les personnes qui ont participé à l’organisation de cette journée : ULB-Coopération, et en particulier Julie Berthelier et Julie Simon, le Service Communication, en particulier Valérie Bombaerts et Isabelle Pollet, et l’ensemble des membres du Groupe de réflexion sur la gestion du passé colonial de l’ULB. Je remercie particulièrement Renaud Bardez, dont l’implication a été décisive, et Laurent Licata, vice-recteur à la politique académiques et à la gestion des carrières, en charge de la politique de diversité et de genre, pour ses efforts incessants pour que notre Université intègre ces questions essentielles dans la vie quotidienne de notre vénérable institution.

Vous l’aurez compris, l’ULB place de hautes attentes en ce colloque et souhaite, à travers celui-ci, faire progresser la réflexion en son sein quant à la bonne gestion de ces héritages du passé colonial, mais aussi au sujet des persistances actuelles des cadres de pensée hérités du colonialisme. Au-delà de cela, nous souhaitons honorer nos missions de services à la collectivité en participant à l’élaboration de solutions structurelles à la gestion de ces restes humains. Celles-ci impliqueront nécessairement les institutions aux niveaux communautaire et national.

Bien que ce soit « douloureux et terrifiant » comme l’écrivait Baldwin, nous acceptons de nous confronter au statut d’héritiers de l’Histoire que nous sommes inévitablement. C’est la condition pour que nous nous libérions de son emprise tyrannique. Le fait que notre projet d’Université européenne citoyenne « CIVIS » ait choisi l’Afrique et la Méditerranée comme des thématiques centrales rend ce travail plus essentiel encore.

Je terminerai par une autre citation, d’Achille Mbembe cette fois, qui semble faire écho à celle de Baldwin :

« Aujourd’hui encore, il n’est pas clair, aux yeux de tous, que l’esclavage des Nègres et les atrocités coloniales font partie de la mémoire du monde; encore moins que cette mémoire, parce que commune, n’est pas la propriété des seuls peuples qui ont été victimes de ces événements, mais de l’humanité dans son ensemble; ou encore que tant que nous serons incapables d’assumer les mémoires du ‘Tout-Monde’, il sera impossible d’imaginer ce que pourrait être un monde véritablement commun, une humanité universelle». (Mbembe, 2016. Politiques de l’inimitié, p. 104)

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