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Publié par Michel Bouffioux

Pour Toma Muteba Luntumbue, "le discours qui consiste à marteler que les pays africains ne sont pas prêts à gérer leur propre patrimoine n’est pas un discours de vérité, mais un discours colonialiste. La restitution des objets culturels congolais est inéluctable."

Entretien : Michel Bouffioux.

Toma Muteba Luntumbue.

Toma Muteba Luntumbue.

Avant nous, vous vous êtes également intéressé à Storms : dans quel contexte ?

Ayant fait une petite étude, il y a plusieurs années sur les monuments relatifs à l’histoire coloniale sur le territoire de la Commune d’Ixelles, le buste de Storms, au Square de Meus, dans la commune de Bruxelles-Ville, ne m’était pas inconnu. L’anthropologue Boris Wastiau, avec qui j’ai co-organisé l’exposition ExitcongoMuseum, au Musée de Tervuren, en 2000, a parlé des exactions commises par ce sinistre personnage dans le catalogue de l’exposition. Dans le cadre d’un documentaire de la Rtbf (2002) consacrée au Musée de Tervuren, avec le journaliste Henri Orfinger, j’avais recouvert le buste de Storms d’un drap rouge sang. Cette action artistique avait pour objectif d’attirer l’attention sur cette figure glorifiée par la mémoire coloniale. Je pense qu’il est urgent de s’occuper d’autres supplétifs léopoldiens, en particulier, se pencher sur les aspects sanglants de l’épopée de Henry Morton Stanley, autre personnage quasi divinisé en Belgique.

Si je vous demandais votre réaction la plus spontanée à la suite de la lecture de cet article qui détaille un certain nombre de crimes commis du temps de la 4ème expédition internationale ?

C’est un article remarquable et salutaire. Il tombe à point dans un contexte de déni systématique et d’euphémisation de la violence coloniale. Rappeler de tels faits occultés par l’histoire officielle permet de révéler les points aveugles du roman national. Albert Memmi disait que le colonialisme avait refusé les droits de l’homme à des hommes qu’il avait soumis par la violence, qu’il avait maintenu de force dans la misère et l’ignorance. Les Belges ont été victimes d’une « mystification » à propos de leur histoire coloniale dont une nouvelle génération commence à peine à prendre la mesure.

D'une manière plus analytique maintenant, jugez-vous important que nos contemporains s'approprient cette partie de l'histoire ?

En 2010, une frénésie commémorative a entouré la célébration du cinquantenaire de l’indépendance de la RDC. Plusieurs journaux et magazines ont publié des numéros spéciaux, des émissions de télévision ont été consacrées au sujet, des archives et des images de l’époque coloniale ont été exhumées, recyclées sous un alibi esthétique et édités sous formes de catalogues luxueux. Mais la plupart des manifestations avaient un relent de réhabilitation du colonialisme. Ces commémorations ont irrité une partie de ressortissants congolais vivant en Belgique pour qui le bilan des cinquante années écoulées depuis la décolonisation de leur pays, n’encourageaient guère à la célébration. Cet engouement national était d’ailleurs perçu comme une dépossession, voire une privation de parole. Je souscris entièrement à l’idée d’une appropriation critique de cette partie de l’histoire du crime colonial. Mais l’attitude ouvertement criminelle des acteurs des conquêtes léopoldiennes devraient aboutir, loin de céder à un assainissement de l’histoire, à une vaste opération de débaptisassions des noms des rues, des places qui portent leurs noms. Les plaques commémoratives, les statues devraient être déboulonnées à l’image de ce qui s’est produit aux Etats-Unis avec les héros sudistes de la guerre de Sécession.  Nous avons beaucoup à en apprendre.

A quoi cela peut-il servir de la raconter, de la connaître, de la partager cette histoire ? Certains se fichent bien de ce temps passé ? D'autres font appel au "relativisme historique" pour s'en distancier...

Il faut se méfier d’un concept creux tel que « Histoire partagée ». C’est devenu un slogan. Le vieux Birago Diop disait : « Quand la mémoire s’en va ramasser du bois mort, elle rapporte le fagot qui lui convient ». Le regard que chaque époque pose sur le passé est lié aux agendas politiques des régimes en place. Il est donc très circonstanciel. Notre époque est très habile à manipuler les faits historiques, à fabriquer des mythes. Si l’Allemagne a connu une campagne de « Dénazification » à l’issue de la seconde guerre mondiale, la décolonisation des esprits n’a jamais eu lieu en Belgique. La bonne conscience affichée par ceux qui ont profité directement ou indirectement du système colonial est déconcertante.

Les motifs économiques de l’entreprise  coloniale  ont été mis en évidence  par tous les historiens. Le racisme et la déshumanisation des colonisés sont inscrits dans le système colonial. Il faut se départir de l’émotionnel, mettre en évidence le lien entre le système d’exploitation capitaliste et l’exploitation coloniale. Les gens pourraient mieux prendre conscience qu’ils bénéficient aujourd’hui des privilèges que le système-monde refuse aux laissés-pour-compte, néocolonisés de la mondialisation néolibérale.

Le musée des sciences naturelles de Bruxelles se dit favorable à la restitution des deux crânes de la "collection Storms" qu'il conserve encore. N'est-ce pas une avancée significative?

Certes, on ne peut que se réjouir de l’attitude positive de ce musée, même si, il faut bien l’admettre, elle n’est pas pionnière et qu’elle obéit un peu à l’air du temps. La question de la restitution des vestiges humains reste complexe car elle touche au domaine des sciences, de l’histoire, du politique et du juridique. Walter Echo Hawk, un avocat défenseur des droits des Indiens américains, dans les années 1990, disait : « Si l’on profane la tombe d’un homme blanc on finit en prison, si l’on profane la tombe d’un indien, on obtient un doctorat ». Aux Etats-Unis, la loi sur la protection et la restitution des tombes des Indiens américains a été votée dès 1990. Cette loi fait obligation aux musées fédéraux de restituer aux communautés amérindiennes les restes humains, les objets mortuaires et sacrés qu’ils possèdent - et dont certains avaient été exhumés et collectionnés dès le milieu de XIXe siècle.

Même si elle refuse toujours de verser une réparation financière à la Namibie, son ancienne colonie, l'Allemagne a présenté ses excuses en 2004, et reconnu le génocide des Héréros et des Namas.  En 2011, une délégation des communautés Herero et Nama de Namibie est venue récupérer à Berlin une quarantaine de crânes de leurs aïeux exterminés par les Allemands, au début du XXe siècle. Le massacre des Héréros constitue le premier génocide du XXe siècle. 65 000 Hereros auraient été tués entre 1904 et 1908 sur une population totale de 80 000 individus.  On sait qu’après la bataille décisive de Waterberg contre les troupes du Général major Von Trotha en août 1904, les Héréros s’étaient réfugiés dans le désert du Kalahari, poursuivis par les Allemands. Ils allaient y mourir de soif et de faim. Les crânes Héréros et Nama envoyés en Allemagne. Le principal destinataire des crânes était le département anthropologie et races de l'hôpital de la Charité à Berlin, un centre important à l’époque pour les études anthropologiques. Ils ont été utilisés par les scientifiques du Reich pour tenter de prouver la supériorité raciale des Européens.

Même la France qui est fort décriée sur la question de la mémoire coloniale a donné l’exemple en restituant à sa famille le crâne d'Ataï, un chef rebelle kanak décapité en 1878, en 2014. Ataï été tué  lors d’un conflit, qui a fait un millier de morts, lié  à la spoliation des terres agricoles des populations kanaks  au profit des colons et des bagnards français. Son crâne et celui d’un individu qualifié de sorcier ont été expédiés au Musée du Trocadéro à Paris pour y être  étudiés et classés.

Le problème en Belgique, c’est qu’on veut souvent se débarrasser d’un problème au plus vite plutôt que d’y réfléchir vraiment et tenter de le résoudre par le dialogue.  Ce qui me semble encore plus insupportable, c’est l’indifférence et la dépolitisation face à des questions tellement urgentes. Seule une décision politique peut nous permettre d’avancer. Récemment, le président français Macron, a sans ambiguïté pris position en faveur de la restitution des biens culturels.

On pourrait, par exemple, décider de consacrer une journée officielle à la mémoire des victimes de la violence coloniale. Ce serait une manière de mettre un terme au négationnisme des sympathisants du colonialisme en gravant dans le marbre la reconnaissance du fait colonial comme crime contre l’humanité.

Que faut-il faire des statuettes ? Vous avez pu lire à cet égard les déclarations du directeur du MRAC. Que vous inspirent-elles comme commentaires ?

Ce sont les mots indignes et paternalistes d’un homme du passé, qui avoue à demi-mot son échec à rénover ce musée. Le discours qui consiste à marteler que les pays africains ne sont pas prêts à gérer leur propre patrimoine n’est pas un discours de vérité, mais un discours colonialiste. La restitution des objets culturels congolais est inéluctable. La tâche de liquider physiquement le Musée de Tervuren revient à la prochaine génération car son modèle institutionnel pétrifié est éthiquement, politiquement incompatible avec le 21e siècle.

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J Joseph 01/06/2018 11:54

Sans les colonisateurs et aussi luttant contre l'esclavage intertribal et par les arables et guerres internes, les hommes mangeaient les perdants...l'anthropophagie regnait et les esclavagistes coupaient les mains de ceux qu'ils ne pouvaient prendre comme 'punition'...si vous lisez les textes des visiteurs europeens...le livre de Hotschild sur le Congo est rempli de faits inveterifies et exageres et qui les supportent et sont meme enseignes aux Colleges des jeunes americains...ou va-t-on en Histoire? Toma est bien pensant et eduque par la Belgique...et le Congo est gouverne par des voleurs de democratie...depuis 1960.
Ou sont les ecoles, les hopitaux construits alors et les soins de sante les meilleurs d'Afrique en 2018?